Valérie Rouit réécrit les figures de saintes réalisées par Zurbaran

Valérie Rouit, qui est bien connue à Barcelonnette pour son incessante activité estivale dans son atelier de la rue Grenette, présentera cette année dans la Bergerie de Tournoux une remarquable série inédite de toiles inspirées par les non moins remarquables vierges martyres du peintre espagnol Zurbaran.

Le lieu s’y prête : les pierres et les voûtes y ont gardé délibérément quelque chose de l’austérité d’un antique couvent tandis que la décoration, en décalage, s’est refusée à jouer les bergeries rustiques pour préférer une certaine sophistication.

Francesco de Zurbaran (1598-1664) est l’un des quatre peintres majeurs du siècle d’or espagnol, tous sévillans ou formés à Séville. Né en Estremadure un an avant Vélasquez, quatre ans avant Alonzo Cano et vingt ans avant Murillo, Zurbaran entre en apprentissage à Séville à 14 ans. Il connaît dès 1627 une immense célébrité lorsque son Christ en croix est présenté à Séville, dans le couvent des Frères prêcheurs de l’ordre dominicain de San Pablo de Real qui le lui ont commandé (actuellement conservé à l’Art Institute, Chicago). Ce Christ en effet ne saisit pas le spectateur du tableau par sa misère physique ou les marques visibles de son martyre — sang, plaies, maigreur, visage douloureux — comme dans tant d’autres représentations du Christ en croix. Au contraire, le peintre insiste sur la présence charnelle et la musculature d’un homme dans la force de l’âge, représentées avec un souci naturaliste. Bien loin de rechercher l’effroi du spectateur — une forme de catharsis chrétienne — Zurbaran souhaite susciter chez lui l’empathie de l’âme pour un Sauveur que la mort, assumée, ne semble pas avoir effrayé. Considérons par exemple les pieds et les jambes de ce Christ, non pas mous et avachis dans une perte vitale inéluctable mais au contraire fermement plantés sur le support de la croix, comme s’il s’agissait d’un tremplin vers une autre vie, une Résurrection que la mort physique ne peut ni effrayer ni endommager.

La série des Saintes dont s’est inspirée Valérie Rouit procède de la même esthétique fondée sur une spiritualité en harmonie avec les exigences de l’Église romaine après le concile de Trente dont Zurbaran, andalou et profondément croyant, est imprégné : la Contre Réforme des années post-tridentines veut rendre aimables les dogmes fondateurs de son Église et tout particulièrement confirmer à chaque brebis de son troupeau perturbé par la Réforme protestante, que la beauté et la vitalité du corps, voire le luxe de l’apparence, sont signes de vertu, et en conséquence vecteurs de l’élévation de l’âme et non dissipation hérétique.

C’est ainsi que nous pouvons être aujourd’hui étonnés de découvrir l’apparence séduisante que Zurbaran a donnée à ses Saintes. Bien loin d’insister sur les instruments et circonstances de leur supplice, l’horreur de leur martyre ou les manifestations de leur douleur, il nous les donne à voir comme de sereines et belles jeunes filles parées des atours d’un milieu social privilégié et semblant faire fi d’une mort avérée. Le point de vue du spectateur que Zurbaran nous oblige à adopter n’est pas celui de l’homme terrestre qui déplore l’échéance de la mort ou se plaint de ses atroces circonstances mais celui de l’homme confiant dans la résurrection céleste.

Valérie Rouit transpose et réécrit la litanie des Vierges martyres zurbariennes dans une écriture d’un autre âge — le nôtre — et d’un autre espace culturel — l’espace japonais qui lui tient à cœur. L’art du manga est entré dans la tradition graphique japonaise depuis la fin du XVIIIè siècle. Il fut découvert par quelques amateurs en Europe après la publication en 1814 de l’Hokusai manga. Mais ce n’est qu’à partir des années 1990, grâce aux publications d’albums de mangas traduits du japonais par quelques éditeurs occidentaux, qu’il se popularise en Europe et en Amérique dans l’univers de la bande dessinée. Fondé sur le principe graphique de l’estampe japonaise — ukiyo-e — il stylise et simplifie la représentation, traitée en grands aplats cernés par le trait et refusant le plus souvent l’illusion perspective des 3 dimensions chère à la peinture occidentale depuis la Renaissance.

Comme les amateurs de mangas l’auront sans doute remarqué, les traits des personnages, voire leur couleur d’yeux et de cheveux, sont souvent dans les mangas contemporains des traits occidentaux et non japonais (yeux bridés par exemple). Ainsi Valérie Rouit peut éviter de « japoniser » l’apparence physique des modèles zurbariens dans une réécriture qui ne trahit pas la stylisation graphique des mangas.

Ses Saintes participent ainsi de la dimension universelle d’une représentation de la femme et de la spiritualité fondée sur une conviction : la violence à l’œuvre dans les destinées humaines, quelles qu’en soient l’origine et les circonstances, ne viendra pas à bout de la beauté consubstantielle à toute vie humaine « vertueuse ». Le message zurbarien est là parfaitement compris et assumé, dans un langage contemporain qui le renouvelle, et ce n’est pas seulement un message esthétique, mais aussi un message politique, au sens propre et premier du terme.